L'AFFICHE ROUGE
A l’occasion de la semaine arménienne organisé par le Cercil du 11 au 15 avril 2007 à Orléans, je suis allée voir une conférence – débat ayant pour thème « Les étrangers dans la résistance en France ». Cette soirée était introduite par la projection du film « La traque de l’affiche Rouge » de Jorge Amat et D. Peschanski. Ce film relate l’impitoyable traque que la police française fit aux résistants membres de la MOI (Main-d’Oeuvre Immigrée), fin 1943 à Paris. Afin de bien comprendre les mécanismes de cette traque, nous suivons Denis Peschanski aux archives de la Préfecture de Police. La projection fut suivie d’un débat en présence de Denis Peschanski, historien, directeur de recherche au CNRS.
LA M.O.I
La MOI (Main-d'Oeuvre Immigrée) fut d'abord une organisation de type syndical, regroupant les travailleurs immigrés de la Confédération Générale du Travail unitaire (CGT) dans les années 1920. Elle s'appela d'abord MOE : Main d'Oeuvre Etrangère et dépendait de l'Internationale Syndicale Rouge (ISR). À cause de la vague de xénophobie des années 1930, le Parti communiste français qui dirige de fait ce secteur syndical, lui préfère le terme de MOI. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Louis Grojnowski dit "Brunot" en prend la direction, et l'organisation donne naissance à un groupe armé, les FTP, FTP-MOI, dont le dirigeant fut Joseph Epstein. Le plus célèbre de ses membres est Missak Manouchian et la FTP-MOI est connue dans le grand public par l'Affiche rouge, affiche de propagande allemande exposant les photos de membres de la FTP-MOI après leur arrestation à la fin de 1943, et stigmatisant la présence d'étrangers et de juifs parmi la Résistance française.Parmis les membres de la MOI on peut citer entre autre, Missak Manouchian, Joseph Epstein, Annnie Kriegel, Marcel Rayman, henri Karayan.
L'AFFICHE ROUGE
L'Affiche rouge est une affiche de propagande allemande placardée à Paris au printemps 1944, pendant l'occupation nazie. Elle fut tirée à 15 000 exemplaires. L’édition de l'affiche fait suite à l'arrestation des 23 membres du groupe Manouchian, affilié aux FTP MOI (Francs Tireurs Partisans de la Main d'Oeuvre Immigrée). Les 22 hommes seront fusillés le 21 février 1944 au Mont Valérien, tandis qu'Olga Bancic sera décapitée à la hache le 10 mai de la même année à Stuttgart, une loi française interdisant alors de fusiller les femmes.
L'affiche sert à la propagande nazie qui stigmatisera l'origine étrangère de la plupart des membres de ce groupe, principalement des Arméniens et des Juifs d'Europe de l'Est. A travers son film, l'historien Denis Peschanski démontre grâce à l’étude des archives russes, françaises (aux Archives nationales et à la préfecture de police récemment ouvertes) et allemandes que la chute du réseau est le fruit du travail de la police française et cela à cause de deux branches créées par les Renseignements généraux ; les Brigades Spéciales 1 et 2.
La BS2, dirigée par Fernand David fit un travail de filatures pendants des mois. Lorsque Marcel Rayman commit l'attentat du 28 septembre 1943 où il abat le docteur Von Ritter il était déjà suivi depuis deux mois, et ce n'est que plus tard à force de recoupements et au fil des arrestations, dont celle de Davidovitch qui avoua sous la torture et fut libéré, que le groupe fut démantelé.
Le slogan de l'affiche est : « Des libérateurs ? La libération par l'armée du crime ! ». En dessous, figurent les noms et les actions menées par 10 résistants, dont le chef du groupe Manouchian :
• GRZYWACZ : Juif polonais, 2 attentats
• ELEK : Juif hongrois, 5 déraillements
• WASJBROT : Juif polonais, 1 attentat, 1 déraillement
• WITCHITZ : Juif polonais, 15 attentats
• FINGERCWAJG : Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements
• BOCZOV : Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats
• FONTANOT : Communiste italien, 12 attentats
• ALFONSO : Espagnol rouge, 2 attentats
• RAYMAN : Juif polonais, 13 attentats
• MANOUCHIAN : Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés
La propagande allemande veut montrer que ces hommes ne sont pas des libérateurs mais des criminels, des terroristes. Les auteurs de l'affiche ont essayé de réaliser une composition apte à marquer les esprits:
- Le choix de la couleur : le rouge, couleur du sang, le sang des meurtres perpétrés par " l'armée du crime ".
- En haut de l'affiche, une question : " Des libérateurs ? ". En bas, la réponse : Non, ce sont des criminels. Et entre les deux, des preuves (caches d'armes, sabotages, morts et blessés).
- Sous le mot de libérateur, telle une légende, les dix visages présentés dans des médaillons cerclés de noir et répartis symétriquement. Sous chacun de ces visages, un nom à consonance étrangère, et juif pour sept d'entre eux. Bien entendu, aucun des Français du groupe n'y figure.
Missak Manouchian y est qualifié de " chef de bande ". Ce n'est pas un résistant, ce n'est pas un libérateur, mais un criminel de droit commun. Les 10 médaillons s'intègrent à une flèche dont Manouchian forme la pointe et qui met le focus sur les "crimes". Lorsque l'affiche rouge est diffusée sous forme de tracts, c'est pour rajouter au verso le commentaire suivant : " Si des Français volent, sabotent et tuent, ce sont toujours des étrangers qui les commandent ; ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent ; ce sont toujours des Juifs qui les inspirent. "

MISSAK MANOUCHIAN
Missak Manouchian a 19 ans lorsqu'il arrive en France en 1925. Il est né le ler septembre 1906 dans une famille de paysans arméniens du petit village d'Adyaman, en Turquie. Il a huit ans lorsque son père est tué par des militaires turcs au cours d'un massacre. Sa mère mourra de maladie, aggravée par la famine qui frappait la population arménienne. Les atrocités du génocide marquent Missak Manouchian pour la vie.
A son arrivé en France, il apprend la menuiserie, mais acceptera toutes les tâches qu'on lui proposera. Parallèlement il fonde 2 revues littéraires, Tchank (Effort) puis Machagouyt (Culture). Missak Manouchian fréquente les "universités ouvrières" créées par les syndicats ouvriers (CGT), et en 1934, il adhère au Parti communiste et intègre le groupe arménien de la MOI (Main d'Œuvre immigré). Après la défaite de 1940, il redevient ouvrier puis responsable de la section arménienne de la MOI clandestine. En 1943, il est versé dans les FTP de la MOI parisienne dont il prend la direction militaire en août, sous le commandement de Joseph Epstein.
Missak dirige donc ce réseau de 22 hommes et une femme. Depuis fin 1942, ces hommes ont mené dans Paris une guérilla incessante contre les Allemands : ils ont réalisé en moyenne une opération armée tous les deux jours : attentats, sabotages, déraillements de trains, pose de bombes. Leur grand coup d'éclat à lieu le 28 septembre 1943 lorsqu'ils abattent Julius Ritter, responsable du S.T.O. en France et général S.S.
Le 16 novembre 1943 Missak Manouchian doit rencontrer Joseph Epstein sur les berges de la Seine à Evry. Il ignore qu'il est suivi depuis son domicile parisien lorsqu'ils sont arrêtés sur la rive gauche par des policiers français en civils. En fait ce sont toutes les unités combattantes de la MOI parisienne qui seront démantelées ce jour là.
Les Allemands donnent une publicité inhabituelle à leur procès (disons simulacre de procès). La presse est invitée: une trentaine de journaux français et étrangers sont représentés. Les services de la propagande allemande envoient une équipe cinématographique. C'est un procès de 3 jours à grand spectacle. Son but est évident, le président de la cour martiale le précise : il faut " faire savoir à l'opinion française à quel point leur patrie est en danger ". De fait, le groupe est essentiellement composé d'étrangers : huit Polonais, cinq Italiens, trois Hongrois, deux Arméniens, un Espagnol, une Roumaine et trois Français seulement. Parmi eux, neuf sont juifs et tous sont communistes ou proches du P.C.
Les Allemands et Vichy ont voulu transformer ce procès en propagande contre la Résistance. Ils veulent montrer que la Résistance n'est que du banditisme et un complot étranger contre la France et les Français. Ils misent sur la xénophobie, l'antisémitisme et l'anticommunisme supposés de l'opinion publique. La radio et les journaux de Vichy reprennent le thème du " judéo- bolchevisme, agent du banditisme ". Il s'agit de déstabiliser la Résistance à un moment où elle est organisée et pose des problèmes de plus en plus importants aux forces de répression.
Missak Manouchian tombera au Mont-Valérien, avec vingt-et-un de ses camarades, sous les balles de l'ennemi, le 19 février 1944.
CE FUT DES HEROS
En 1955, à l’occasion de l’inauguration de la rue « Du Groupe Manouchian » (20ème arrondissement de Paris), Aragon écrit un poème « Strophes pour se souvenir », librement inspiré de la dernière lettre que Missak Manouchian adressa à son épouse Mélinée et qui sera mis en musique par Léo Ferré sous le titre l’Affiche rouge en 1959.
Par Delph mespetitesidees, Jeudi 19 Avril 2007 à 21:13 GMT+2 dans Ciné (article, RSS)








